Le mouvement de balancier suivant est bien connu : parfois Big is
beautiful et à d’autres moments Small is better. On se souviendra de l’industrie des Télécommunications aux Etats-Unis. A l’origine ATT qui était l’opérateur unique national fut
divisé en 7 « Baby Bells » le 1 janvier 1984. Puis au début des années 2000 la plupart fusionnent entre eux à leur tour : AT&T a refusionné avec 4 d’entre eux dont SBC un des
plus importants. Hors AT&T nouvelle version, il n’en reste que trois : Bell Atlantic+Nynex devenu Verizon et US West. A l'heure de la crise des suprimes qui dégénère en crise financière
internationale, il est légitime de poser la question : les banques sont-elles devenues trop grosses ?
Le Glass-Steagall Act*
Coté banque c’est un peu la même chose. Il faut se rappeler ce qu’est le Glass-Steagall Act qui est le nom sous lequel est généralement connu le Banking Act de 1933 aux États-Unis.
L’objet de celui-ci a permis :
- d’instaurer une incompatibilité entre les métiers de banque de dépôt et de banque d'investissement;
- de créer le système fédéral d'assurance des dépôts bancaires;
- d’introduire le plafonnement des taux d'intérêt sur les dépôts bancaires ( la Regulation Q ).
A l'époque, on interdisait donc à des banques de détails (de dépôts/crédits) d’être des banques d’affaires et réciproquement. Ce n’est que le 12 novembre 1999 grâce au Financial Services Modernization Act, dit Gramm-Leach-Bliley Act qu’il est devenu désormais possible d’exercer les deux métiers : c’est par exemple la création du mastodonte Citigroup comme le souligne Charles Lysander du cabinet Arkoya.
Des monstres à plusieurs têtes
Ce sont à la fois la déréglementation financière des années 1980 et l’émergence des nouvelles technologies (comme Internet) à la fin des années 1990 qui ont engendré deux choses majeures :
- le développement des paradis fiscaux (off shore et on shore) non contrôlés
- le développement de nouveaux métiers financiers parallèlement au développement d’Internet (rapidité des transactions, etc)
C’est donc cette complexité à laquelle se sont adaptées les banques mais peut-être trop vite par rapport aux régulations en vigueur. La Finance est devenue internationale, les réglmentations sont toujours locales. D'où le besoin d'Europe mais pas seulement.
Aujourd’hui une banque est une fédération de métiers qu’il est devenu difficile à coordonner pour le management d’une grande banque. On parle de « silos » qui ne communiquent plus (cf. le rapport sur la Société Général dans l'affaire Kerviel). Voici la liste de ces métiers qui de surcroît se sont tous internationalisés en quelques années :
La banque de détail (des particuliers, des professionnels et des PME) : c’est la banque traditionnelle des dépôts / crédits. Elle est devenue une plate-forme de distribution commerciale de nombreux produits. Elle s’est fortement internationalisée ces dernières années par des acquisitions. Par exemple, la majorité des banques de détail des pays de l’Est est passée sous contrôle des pays de l’Ouest de l’Europe.
La banque de financement et d’investissement (BFI) : par nature, c’est une activité internationale qui elle-même est une mozaïque de métiers dont il est difficile de faire une liste exhaustive. En résumé il y a :
- la banque de financement qui se charge de vendre de la dette des grandes entreprises (Large Caps et leurs filiales) et de participer à l’organisation et au financement de projets (infrastructures, avions, etc)
- la banque d’investissement qui regroupe les métiers d'émissions de titres (introductions en bourse, émissions de produits complexes), les fusions acquisitions et les activités de marché devenues elle aussi ultra complexes (titrisation, produits dérivés, couvertures de changes, etc)
Au-delà de ces métiers traditionnels des banques, ce sont de véritables multinationales qui se sont développées à partir d'autres activités :
La Gestion d’actifs : cette branche est constituée par des gérants de fonds dont les actifs appartiennent à des clients particuliers, entreprises et institutionnels à travers des fonds ou fonds de fonds (FCP, SICAV). Les supports d’investissements sont nombreux : actions, obligations, immobiliers, etc. Cette activité s’est très bien portée jusqu’à 2007.
La conservation de titres et les services back office. Il s’agît de " l’arrière boutique" des banques. Ce sont des activités proches de celles d’une SSII. Des grands projets dirigés par des ingénieurs sont à l’œuvre. Ces métiers sont au service de la gestion d’actif et ils fournissent tous les services nécessaires (documents administratifs, reporting de performance), etc. Pour exercer ces métiers, il faut dorénavant avoir une taille critique internationale. Les français (BPSS, filiale de BNPP Paribas, CACEIS filiale commune du Crédit Agricole et des Caisses d’Epargne) sont loin derrière les américains (Bony, State Street). C'est au sein de la conservation de titre que se trouvent les expertises pour les régléments internationaux et la connaissance des systèmes de place comme Euroclear, Clearstream (dont les banques sont administrateurs), SWIFT.
Le crédit à la consommation : Cetelem (BNPP), Sofinco (Crédit Agricole) sont devenus des acteurs majeurs en Europe grâce à plusieurs dizaines d’acquisitions ces dernières années. Les encours de crédit sont importants et c’est une activité très rentable pour les banques.
Les financements spécialisés : le factoring et le leasing
L’externalisation de créance (factoring) et le crédit-bail (leasing) sont d'autres métiers traditionnels des banques. Regroupés en filiales européennes, ils connaissent également un essor remarquable depuis la fin des années 1990.
Les moyens de paiements
Autre silo, c’est encore un métier très technique proche de celui d’une SSII en charge des infrastructures informatiques des réseaux bancaires, des solutions de moyens de paiements pour la clientèle, des enjeux liés aux cartes de crédit, de la gestion des chèques, de la gestion des plates-formes de paiement interbancaires.
L’assurance
Les banquiers ne se sont pas privés d’utiliser leurs réseaux pour vendre des produits d’assurance vie (dont la gestion des encours est confiée à l’activité Gestion d’Actifs) et d’assurance dommage. Ainsi les mutualistes Crédit Agricole et Crédit Mutuel sont devenus des acteurs incontournables de la bancassurance en moins de 20 ans.
Private Banking
La banque privée s'adresse à une clientèle fortunée en off shore (pour de la clientèle internationale) ou en on shore pour la clientèle domestique. C'est une activité très rentable dont les clients doivent posseder en général au moins 1 milion d'euros d'avoirs financiers. Les banques françaises disposent de filiales très importante en Suisse et au Luxembourg. Les banques privées sont des "banques" dans la Banque.
L’immobilier
Chez les banquiers, le nerf de la guerre est le crédit immobilier aux particuliers. Pour gagner, il faut être les plus crédibles dans le métier. Les banques étant très riches au début des années 2000 elles se lancent plus ou moins vite dans la constitution de pôles immobiliers. Les Caisses d’Epargne avec la CDC (Crédit Foncier de France) et BNP Paribas, puis plus tardivement le Crédit Agricole. L’addition des nouveaux métiers est impressionnante :
- Promoteurs immobiliers (Meunier chez BNP Paribas),
- Gestion Locative de parcs immobiliers,
- Agence Immobilière (Caisses Régionales du Crédit Agricole),
- Courtiers immobiliers (BNP Paribas avec Atis Real),
Sans compter, la gestion d’actifs immobiliers pour compte propre et compte de tiers.
Le Private Equity
Dernier « silos » de la banque dont elles sortent petit à petit. Le Private Equite est l’investissement dans des sociétés (a priori non cotées d’où le terme private) dans le cadre de levées de fonds et de véhicules d’investissement réglementés.
La notion de « silos » est symbolique car la réglementation impose à certaines activités de ne pas communiquer entre elles pour des raisons de conflits d’intérêts (muraille de Chine). Mais ce point ne concerne pas l’ensemble des autres métiers qui devraient mieux communiquer et être mieux surveiller pour éviter des d’écueils que les opérationnels ne peuvent pas voir sur le terrain. L'équilibre de certains métiers volatiles comme la banque de financement et d'investissement avec un métier plus stable comme la banque de détail a par contre un certain sens en termes de risques. C'est la stratégie de bon sens du Crédit Agricole. Et pourtant depuis un an le cours de bourse de la banque est en chute libre de -57%.
Les shadocks pompent, pompent
Concrètement, la coordination de ces métiers est extrêmement difficile voire impossible par le management. Il est donc parfaitement impossible pour les administrateurs de groupes bancaires de pouvoir exercer leurs fonctions de contrôle du management. De même les analystes financiers spécialisés dans la banque pompent comme des Shadocks autour des banques, véritables boîtes noires, sans pouvoir exercer quelque esprit critique fondé sur quelque chose de tangible (comme des stocks, des ventes, une étude de marché). Et ils se plantent dans les prévisions : il faudrait des analystes financiers demi-dieux capables d’analyser et de comprendre également l’immobilier, l’assurance, les métiers techniques. En résumé, c'est impossible.
La question est : va-t-on dans le mur à cause de ces silos, et comment y remédier ?
* Il tient son nom d'un Sénateur démocrate de Virginie, Carter Glass, ancien Secrétaire au Trésor, et d'un Représentant démocrate de l'Alabama, Henry B. Steagall, président de la Commission Banque et Monnaie de la Chambre des Représentants.

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